Confessions


Jeudi 6 mars 2025 : je revois le film « Une famille » de Christine Angot.

 

Je me souviens de la claque que j’avais eue en allant le voir au cinéma l’année dernière en mars 2024, deux mois avant la sortie de mon livre « Écoutez-moi ! ».

 

C’est violent une claque, bien sûr, mais dans l’inceste la violence est ailleurs aussi. Elle se retrouve à différentes étapes du processus de guérison.

 

Je vous les partage ci-dessous.

 

12 septembre 2021 : Christine Angot est à Strasbourg pour la promo de son livre « un voyage dans l’est » qui évoque l’inceste qu’elle a subi par son père. 

Presque tout le monde connaît Christine Angot et à un avis elle. Elle ne laisse personne indifférent. On aime, on déteste. Ça fait des années qu’elle éclaire, questionne, tente de comprendre son histoire et le silence de la société par rapport à ces sujets brûlants.

 

Ce 12 septembre 2021 elle décide d’aller voir sa belle-mère, la femme de son père incestueux qui n’a jamais souhaité lui parler. Elle est avec deux autres personnes en qui elle a confiance. Une caméra les accompagne.

Rien n’est préparé bien sûr car Christine ne sait pas si la porte va s’ouvrir. 

Elle sonne, sa belle-mère lui ouvre finalement.

Christine entre en mettant le pied dans la porte. Cette porte qui n’a jamais voulu s’ouvrir.

Elle dit « ce serait quand même bien de se parler avant que tout le monde disparaisse ».

Je trouve sa remarque pertinente.

L’échange filmé est vif, difficile.

 

Es-tu devenue folle Christine ? lui dit sa belle-mère.

 

Les victimes quand elles ne sont pas écoutées, entendues sont prises pour les folles, celles qui agressent. 

 

« Mais Christine je suis de ton côté » dit sa belle-mère à l’écran.

 

Ça fait plus de 20 ans que Christine parle des viols incestueux de son père dans ses livres.

La conversation est difficile mais tellement éclairante.

Éclairante pour elle, pour sa fille, pour la guérison du trauma familial, pour la société.

Merci Christine.

 

La monteuse du film dit « Une famille » est un film du surgissement. Ce n’est pas un film préparé et en même temps c’est un film de 30 ans.

 

Christine qui n’a été jusqu’ici qu’écrivain nous ouvre les portes de sa vie par le biais d’images cette fois-ci. C’est la première fois qu’elle passe par les images.

 

Le film commence par des images de sa fille Léonore. Haute comme trois pommes, on la voit revenir avec une baguette de pain dans les mains. Ses parents sont à la fenêtre l’observent et filment la scène.

« Tu peux m’ouvrir la porte papa ? ».

Instant de bonheur.

 

Le rythme et les images du film sont saccadés, la musique puissante, comme sa vie.

La réalité montrée est brute, vraie, comme elle, comme l’inceste.

 

On entend un extrait d’une émission littéraire, le Masque et la Plume :

En parlant du livre « un Voyage dans l’Est », un critique dit : « C’est un livre sur la collaboration, la soumission, sur le monde qui s’écrase, qui regarde ailleurs, sur comment on laisse la victime se dépatouiller toute seule avec son agresseur ».

 

On voit des photos de Christine lorsqu’elle est adolescente.

Avant l’inceste et après l’inceste.

On est témoin du regard qui a changé.

 

On entend la voix en OFF de Christine avec des images qui défilent sur sa vie : « Ma scolarité s’est déroulée normalement. Il y avait des débats de société : pilule, avortement, peine de mort. Ça m’intéressait. En classe de 3ème quelqu’un est venu faire un cours sur la contraception. Il a comparé la pilule à un galet qu’on introduisait dans le vagin d’une chamelle. Je donne un coup de coude à mon amie à côté de moi et lui dit « viens on sort ». Je sors de la salle, seule, personne ne m’a suivie. »

 

On voit sa vie défiler à l’écran.

On entend « Holidays » de Polnareff et en voix OFF « Les viols avec mon père ont lieu les périodes de vacances et les week-end ».

 

Les scènes sont clivées comme la mémoire traumatique des victimes.

 

On entend un autre extrait d’une émission littéraire :

« Christine Angot est celle qui a subi le plus grand mépris de la critique littéraire. On a tout entendu sur elle. Ce n’est pas elle qui a changé, c’est la société qui a changé. Christine s’est toujours coltiné ce problème de réussir à dire « ça ».

Les yeux de Christine sont embués. 

 

Oui la société change.

Doucement mais inexorablement.

 

Le film se poursuit entrecoupé de ces moments où on l’a voit au quotidien, souriante et heureuse avec sa fille.

 

La vie c’est ça après l’inceste.

Des instants de bonheur qui surgissent d’un fond de tristesse, d’incompréhension, de colère.

 

« Cette nuit j’ai rêvé que j’avais coupé le sexe de mon père ».

Christine nous parle de ses rêves. Pas de filtres.

Elle nous explique la vraie vie d’une victime.

 

Flashback.

Christine a 13 ans. Elle se souvient. On entend sa voix OFF dire « l’intention de dire à ma mère que mon père m’a embrassé sur la bouche est là. Je ne trouve pas les mots ».

 

L’inceste est toujours en lien avec la difficulté de trouver les mots, de dire, de nommer le réel.

 

Sa mère apparaît à l’écran.

La discussion entre elle et sa mère est filmée.

 

« Quel âge j’avais quand ça m’arrive ? » lui demande Christine.

« 13 ans » dit la mère.

« Pour moi ça m’était difficile de comprendre que cet échange entre nous n’ai pas eu lieu. Nous étions tellement proches avant et quelque chose avait bougé entre nous, comme une cassure » dit sa mère.

« mais qu’est-ce qu’on en a à foutre que quelque chose avait bougé entre nous alors que moi j’étais en train d’être violée, tuée », Christine est en colère et oblige sa mère à revenir dans la réalité des faits.

 

Dans les notes que lit sa mère, elle passera de « je ne sais pas comment en parler » à « je suis incapable d’en parler ».

 

« Alors imagine ce que c’est pour moi » lui répond Christine.

 

Oui imaginez, la force et le courage qu’il faut aux victimes pour en parler, pour écrire.

 

Christine Angot regarde sa fille dormir paisiblement.

Je me souviens moi aussi le bonheur que j’avais à regarder mon fils dormir, à voir ses traits et son corps détendu.

 

Christine explique qu’elle commence à aller mal après son mariage.

On voit des scènes filmées avec son ex-mari. 

 

Elle raconte la dernière scène de viol par son père alors que Christine est déjà mariée. Son mari et elle résident à Cannes. Elle n’avait pas revu son père pendant plusieurs années. La scène se passe, une nuit au premier étage de leur maison. Son mari entend le lit grincer. Il ne fait rien.

 

Son ex-mari apparaît à l’écran. L’échange est filmé.

Christine l’interroge : « Pourquoi n’as-tu rien fait à l’époque ? »

 

Il répond qu’au moment où il entend le viol. Il se lève et va se regarder dans le miroir de la salle de bains - Lui aussi a été violé par un garçon plus âgé que lui lorsqu’il avait 11 ans - Il a honte.

 

En fait, le jour du viol de Christine par son père, il est ce petit garçon de 11 ans qui est resté figé, incapable de parler et de réagir.

 

Christine explique qu’elle pensait avoir trouvé, en son mari, quelqu’un de sûr, de stable, de sécurisant. Leur histoire change après cet événement.

 

Les images s’enchaînent.

On voit un extrait de l’émission de Thierry Ardisson « On n’est pas couchés ».

Christine est invitée pour parler de son livre « l’inceste » paru en 1999.

Elle doit affronter les rires du public lorsque Thierry Ardisson lit un passage de l'ouvrage sexuellement incestueux.

Laurent Baffie lui dira aussi en souriant ironiquement « vous avez quand même été traitée de pute dans une émission de radio ».

Elle est critiquée, insultée. 

La scène est d’une violence rare.

Elle quitte le plateau.

 

La violence n’est pas toujours où l’on croit.

 

« Ne partez pas Christine » on s’amusait bien lui dit Thierry Ardisson.

« Tout ce qui est faux me fait souffrir » répond Christine en partant.

 

Moi aussi j’aime l’authenticité et la vérité.

 

La caméra revient sur la mère de Christine.

Elle continue à lire les notes qu’elle a prises après avoir lu le dernier livre de Christine « Le voyage dans l’Est ».

 

Elle lit son carnet : « Sensation de grande culpabilité et de dégoût. Quelle faillite de ma part. Ma fille m’a protégée. Inversion des rôles ».

 

Elle pleure.

Son émotion est forte et vraie. Enfin.

 

Inversion des rôles : oui, les victimes se taisent la plupart du temps pour protéger la famille, le clan. Elles savent que libérer la parole, porter plainte fera exploser une bombe dans la famille. C’est important de le comprendre.

 

On voit Christine chez elle. Elle est tremblante. Elle vient de recevoir un courrier de l’avocat de sa belle-mère qui parle de violation de domicile, de menaces, de violence verbale.

 

« Mais Christine je suis de ton côté » lui disait sa belle-mère le jour de l’entretien.

 

C’est quoi une famille ?

Dans les histoires d’inceste en tous cas, la question se pose toujours.

 

Christine appelle son avocat.

On les voit tous les deux à l’écran.

 

« Est-ce que ma violence peut m’être reprochée ? » lui demande Christine.

Il répond « ta violence peut t’être reprochée mais aujourd’hui elle appartient à tout le monde. C’est fini la petite histoire car c’est beaucoup trop grave. Ton travail est de portée générale. On fait beaucoup plus de mal en ne disant rien » lui répond son avocat.

 

Certains avocats aussi commencent à penser la violence à l’endroit.

Ils sont encore minoritaires.

 

Sa fille Léonore apparaît à l’écran.

Elles échangent et prennent un café ensemble.

Elles sont belles toutes les deux. 

 

Christine revient sur une phrase prononcée par sa fille « je suis désolée maman qu’il te soit arrivé ça ».

 

Christine lui dit que c’est la phrase qui lui manquait que cette phrase de sa fille a rompu sa solitude.

 

Je repense aux mots que mon fils m’a écrit pour Noël 2023.

 

Je commençais à chercher un éditeur pour mon livre :

« Chère maman, je parle pour tous ceux de notre petite famille quand je dis qu’on ne peut que te remercier de toujours être là pour et avec nous. En te félicitant pour tout ce que tu as pu accomplir cette année et en te rappelant qu’on t’aime tous très fort ».

 

Amour filial. 

Guérison familiale.

Beauté du moment.

 

Le film se termine sur des images de Christine et de sa fille en contre jour devant l’océan. On entend la chanson « La Mer » interprétée par Caetano Veloso.

 

C’est beau. C’est doux.

 

Je me dis que la force et le courage de Christine m’ont inspirée.

.

Derrière la violence, je sais l’intention, la vérité, la tristesse, le sacrifice, le chemin difficile.

 

Mai 2024 : mon livre sort aux éditions Maïa.

 

« Écoutez-moi ! » est aussi de l’ordre du surgissement.

Pour moi aussi, l’histoire a été très longue et ancienne. 

 

Les premiers retours des lectrices et lecteurs sont beaux, profonds.

Le livre touche plus particulièrement bien sûr celles et ceux qui connaissent la réalité des conséquences sur les victimes, les souffrances.

 

Ma sœur me dit qu’elle a lu mon livre d’une traite. Elle m’envoie un court message très touchant, me parle de son mea culpa. Son retour me touche.

 

Pour ma mère c’est plus difficile.

Elle a tant craint que je parle et œuvré pour que ma parole ne se libère pas. 

 

Pour beaucoup de personnes, l’inceste doit rester du domaine de l’intime, de la famille, du huis clos.

 

« On ne lave pas son linge sale en public »

« Encore cette histoire »

« Il faut passer à autre chose, être positif »

« Tourne la page »

 

Tant de phrases douloureuses qui minimisent la souffrance des victimes, protègent les agresseurs et participent à la perpétuation du silence.

 

Pour moi les violences sexuelles et l’inceste sont des sujets de société, l’intime est politique.

Chacun peut faire sa part.

 

La sortie du livre perpétue le malaise au sein de la famille qui a démarré au moment de l’annonce de l’écriture.

Crispations.

Peurs ? 

Silences.

C’est quoi une famille ?

Je m’interroge et j’observe.

 

Et au fil des mois, je me dis que l’intégration ne se fera peut-être jamais par le biais de mots au sein de ma famille mais que « grâce »  - d’autres diront « à cause » - de mon livre, plus personne ne pourra faire « comme si » ça n’avait jamais existé.

 

Et pour moi il était important d’arrêter de faire « comme si » ça n’avait jamais existé.

 

« Je te crois, je te protège, je te soutiens » sont les bases nécessaires pour la reconstruction des victimes.

 

Janvier 2025. 

8 mois ont passé depuis la sortie de mon livre.

Dans mon village ma mère fait une chute sans gravité devant la statue de Jeanne d’Arc.

J’apprends qu’elle continue à voir et à passer du temps avec la « sœur » de mon agresseur comme si de rien n’était. 

Comme si les agressions n’avaient jamais eu lieu.

 

Je me suis donc trompée.

On peut continuer à faire « comme si » ça n’avait pas existé.

 

Ma mère fait « comme si » ça n’avait jamais existé.

C’est très violent pour moi.

 

Je me dis que finalement il avait bien raison de m’agresser. Il devait savoir au fond de lui que personne ne dirait jamais rien. « L’inceste c’est aussi une histoire de domination, de soumission, de collaboration » disait le critique dans le Masque et la plume. 

 

Des questions tournent dans ma tête.

 

J’ai besoin de comprendre, qu’elle m’explique comment elle peut continuer à fréquenter cette personne, qui connaît les faits et l’existence de mon livre et faire « comme si de rien n’était ». 

 

Je passe la voir.

Je lui dis que j’ai besoin de comprendre.

Encore le déni, les phrases et l’histoire à l’envers.

Le ton monte.

Je décide de partir.

 

Au vu de notre conversation et alors que j’ai déjà la main sur la poignée, je lui demande :

« Est-ce qu’au moins tu crois ce que j’ai écrit dans mon livre ? »

« Est-ce qu’au moins tu me crois ? »

 

Elle baisse les yeux, dit « oui, oui, oui... » en faisant non de la tête.

 

Ce comportement me fait l’effet d’un poignard qui se plante dans mon dos. 

Ma colère grimpe, je l’insulte et je pars.

 

Je laisse passer la nuit.

 

J’informe ma fratrie que j’ai besoin de prendre de la distance par rapport à tout ça et que ma porte leur reste ouverte.

 

Je comprends dans les jours qui suivent que c’est encore ma colère qui m’est reprochée.

 

Je prends la décision de m’éloigner.

M’éloigner c’est me respecter.

Respecter les valeurs qui me sont chères.

Je sais que chaque chemin de guérison commence toujours par le respect de soi.

Je ressens de la tristesse.

Je l’accepte et je la laisse me traverser.

Je sais qu'elle fait partie du chemin.

 

 

8 mars 2025. C’est la journée internationale des droits des femmes.

 

Je suis censée assister à une conférence de Fatou Diome, autrice sénégalaise, qui dit préférer la révolte à la colère. « Elle me maintient combative et éveillée » dit-elle. 

« Le verbe libre ou le silence » est le titre de son livre paru en 2023 aux éditions Albin Michel. Elle intervient ce samedi à la médiathèque Olympe de Gouges à Strasbourg.

Elle est au programme de mon agenda.

 

En début d’après-midi, je dis à mon mari que je n’irai pas à la conférence. Le temps est magnifique. Je lui dit que j’ai envie d’aller au mont Saint Odile. 

 

Cette montagne m’a littéralement happée dès mon arrivée à Strasbourg. Tellement étrange. C’est la première balade que mon fils et moi avions faite, avec nos deux chiennes à notre arrivée à Strasbourg.

 

Sainte Odile est la patronne de l'Alsace depuis 1946. Elle était née aveugle et avait été rejetée par son père pour cette raison. Elle a été canonisée en 1049 par le Pape Léon IX, pape né à Eguisheim, en 1002, village dont je suis originaire. Il y a ce lien étrange avec cette Sainte qui traverse les siècles et les époques.

 

J’arrive au mont qui culmine à 753 mètres. La vue est superbe de là-haut.

On voit loin : les montagnes des Vosges d’un côté, la forêt noire en Allemagne de l’autre.

Chaque rencontre avec ce lieu magnifique me bouleverse, me guérit.

Prendre de la hauteur.

Respirer.

 

J’entre dans le monastère. Une exposition de tableaux représentant Sainte Odile tient lieu actuellement. J’en photographie un. C’est un tableau sur lequel Odile positionne sa main au-dessus d’un malade et regarde vers le ciel.

C’est une scène de guérison.

C’est beau.

 

Je prends le couloir qui mène jusqu’à son tombeau.

Je passe devant la salle du Vatican qui est fermée habituellement. Ce jour-là il y a un panneau sur la porte « Confessions ».

 

Un homme d’une quarantaine d’années est assis sur un banc face à la salle. Il entre dans la pièce. La porte se ferme. Il en ressort très vite avec un prêtre. Ils vont tous les deux dans le jardin du cloître et après quelques instants le prêtre revient, seul, dans la salle du Vatican.

 

La porte reste ouverte.

Le prêtre est assis sur une chaise et regarde son téléphone.

 

Je m’avance vers l’encadrement de la porte. Je ne me pose pas de questions.

C’est de l’ordre du surgissement comment dans le film de Christine Angot.

 

Il me voit. Je lui demande si je peux entrer.

 

« Bien sûr » me dit-il.

La salle est tout en boiseries. Elle est belle.

Je pose mon sac sur une table en bois en entrant et je m’installe sur un fauteuil en bois face à lui.

 

Il doit avoir entre 50 et 60 ans. Il porte des lunettes.

 

Je le regarde et lui dit que ça fait bien longtemps que je ne m’étais pas confessée et que ce n’était pas du tout au programme de ma journée.

 

« La vie est pleine de surprises » me dit-il en souriant.

Je me sens en sécurité.

 

Je lui dis que j’éprouve beaucoup de colère par rapport à ma mère, ma famille en général et que je ressens un sentiment d’injustice qui me pèse et dont je veux me débarrasser.

 

Je lui parle de mon histoire. Des violences sexuelles, de l’inceste subi lorsque j’étais adolescente.

Je lui explique les différentes étapes de mon parcours en tant que victime.

Les 24 ans passés en Nouvelle Calédonie. Le retour sur ma terre natale en 2021. Le passé, la colère qui refont surface à mon retour face au déni, à l’incompréhension, au silence de mes proches.

Je lui parle de l’écriture de mon livre, de ma volonté de libérer ce trauma familial qui a pesé sur chacun de nous, de mon engagement pour les autres victimes.

 

Il est en face de moi. Il a la tête baissée. Il m’écoute.

 

Après un moment, il relève la tête et me dit « vous savez je crois que la vie est comme une pièce avec deux faces. Il y a la vie terrestre avec nos épreuves et il y a la vie spirituelle.

Il continue « Jésus aussi a été très en colère dans certains passages de la bible, et lui aussi prônait la vérité et la justice ».

 

Il me parle de la fresque de Michel Ange dans la chapelle sixtine avec cette scène de « la création d’Adam ». Je me rappelle l’avoir vue, à Rome, il y a 2 ans avec mon fils et mon mari.

 

« Sur cette fresque Dieu donne vie à l’homme sans le toucher » me dit-il.

 

Dieu est un donneur de vie.

Dieu pointe son index vers l’homme et l’homme pointe son index vers Dieu. Il y une réciprocité, un échange.

 

Un agresseur sexuel, me dit-il, domine, soumet, se sert et prend, il n’y a pas de réciprocité et c’est ce qui est hautement condamnable.

Il me parle des violences sexuelles commises par des prêtres dans l’église qui doivent être condamnées de la même manière.

Il me dit que le contraire de la chasteté se dit en latin « incasta » qui veut dire inceste.

 

Il me dit « vous savez je ne suis pas psychologue mais je sais qu’il faut souvent des années pour sortir du déni ou de l’amnésie traumatique pour ces graves traumatismes de l’enfance ».

 

« Je vous fais une suggestion » me dit-il.

 

A partir d’aujourd’hui dites « Nous – c’est-à-dire Jésus et moi – sommes en colère », « Nous – Jésus et moi – ressentons de l’injustice ».

Car je peux vous assurer que Jésus ressent la même colère et la même injustice que vous.

 

Je suis interloquée.

Mes larmes coulent toutes seules.

C’est tellement loin du message que je pensais recevoir d’un prêtre.

 

Il me laisse vivre mon émotion.

 

Il me dit « votre colère n’est pas le problème. Dans votre situation, le problème c’est l’agression, l’omerta, le secret, le fait de ne pas vouloir faire de vagues dans les familles... et c’est pareil dans l’église » me dit-il.

 

Je ferme les yeux, mes larmes coulent et je me laisse le temps d’intégrer la puissance de ces mots.

 

A partir d’aujourd’hui faites alliance avec Jésus en disant « NOUS ressentons de la colère, NOUS ressentons de l’injustice ».

 

Je lui dit que ce NOUS me fait tellement de bien car les victimes se sentent la plupart du temps tellement seules et incomprises.

Elles sont seules au moment des faits.

Seules pendant le déni ou l’amnésie traumatique – qu’elles mettent souvent elles-mêmes des années à comprendre - et elle se retrouvent encore seules, lorsqu’un jour elles sont en mesure de libérer leur parole.

 

Il hoche la tête en signe de compréhension, de compassion.

 

Il me dit « votre livre est un cri en fait ».

 

Je lui dis « oui, d’ailleurs son titre est : Écoutez-moi ! ».

 

 « Et bien voilà... » me dit-il.

 

Il dit « souvent les gens viennent pour se confesser d’actes malveillants qu’ils ont pu faire mais votre colère, votre sentiment d’injustice sont légitimes. C’est le fait de ne pas être écoutée, entendue, crue qui est le problème ».

 

J’ai en face de moi quelqu’un qui réfléchit à l’endroit.

Comme ça fait du bien.

 

Je lui parle de la douleur du rejet, de l’incompréhension.

Il me dit « le Christ aussi a été rejeté et trahi avant sa résurrection. »

 

Des larmes d’apaisement coulent sur mes joues.

 

Il termine en me disant que la confession est un sacrement au même titre que le baptême, la communion.

 

Il me montre l’étole qu’il porte et me dit : « vous voyez lorsque je suis avec des enfants je leur explique qu’une partie de l’étole est juge et l’autre est médecin. La partie qui est juge va juger les actes de la personne qui vient se confesser et la partie médecin va donner l’absolution et guérir. Vous n’êtes pas une sainte bien sûr, - il sourit -  mais dans votre cas la colère n’est pas le problème, le problème c’est l’agression, le silence, le déni, le rejet. Rappelez-vous-en ».

 

Il continue : « Bien sûr ce sacrement ne va probablement pas régler vos problèmes en un jour, un mois ou un an. Mais apprenez à faire alliance avec LUI et apprenez à dire NOUS sommes en colère, et NOUS ressentons de l’injustice. Faites confiance au temps et accueillez-le dans votre cœur quand ce sera possible ».

 

Je me dis aussi qu’il doit probablement avoir bien plus de notions de psychologie que ce qu’il a bien voulu me faire croire.

 

Je ressens énormément de chaleur dans l’ensemble de mon corps.

Je le sens vibrant, vivant.

 

Je repense à cette autre rencontre mystérieuse à Nouméa avec le Christ sur la croix en novembre 2020.

Rencontre que je relate dans mon livre.

Ma foi en ma petite voix, en la vie et en son juste processus m’a souvent sauvée des abîmes.

 

Je me dis que cette rencontre est un cadeau du ciel.

 

Ce ciel que j’aime tant.

Ce ciel que j’ai tant observé, photographié, parfois imploré.

Ce ciel que j'ai beaucoup prié enfant.

Ce ciel qui ne m’a finalement jamais abandonnée.

Ce ciel vers lequel je regarde sur la photo de couverture de mon livre.

 

En ce samedi 8 mars, journée internationale des droits des femmes, je me suis sentie écoutée, entendue, regardée, aimée, comprise au plus profond de mon âme.

 

Le moment est mystérieux, béni, sacré.

 

Après le sacrement je lui demande s’il y a autre chose à dire ou à faire de mon côté.

Il sourit et me dit « non ».

 

Je me lève, je reprends mon sac et je le remercie chaleureusement.

 

En sortant je me rappelle que mon livre se termine avec ces trois mots : « Let it be » soit « Ainsi soit-il ». Ces trois mots qui sont aussi gravés dans mon alliance depuis 2011.

 

Faire alliance avec lui c’est aussi faire alliance avec soi-même et les autres puisque rien n’est séparé.

 

La trame mystérieuse dont je parle dans mon livre continue à se tisser.

 

Une nouvelle porte s’ouvre.

 

Le chemin continue.

 

On avance ensemble.

 

Sylvie


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