Ce samedi matin, je rentrais de ma promenade avec ma chienne. Oui, je sais je me balade souvent avec elle. D’ailleurs, je ne comprends pas ces propriétaires qui laissent leur chien seul toute la journée. Pour moi, c’est impensable. J’ai une relation avec elle, un lien et je me sens responsable de son bien être.
En arrivant au bas de mon immeuble, j’aperçois une femme avec son petit garçon. Tous deux fixaient un point sous un balcon, leurs regards concentrés. Intriguée, je m’approche :
— « Est-ce que tout va bien ? Vous cherchez quelque chose ? »
La femme me raconte qu’elle entend un chaton miauler depuis ce matin, coincé sous le balcon d’un appartement du rez-de-chaussée. Elle vient tout juste de l’apercevoir et ne peut pas se résoudre à le laisser là, seul, sans soin. Elle me demande si je connais les occupants du rez-de-chaussée.
Je les connais. Alors, sans hésiter, je propose de les contacter, mais en vain. Je sais par ailleurs, qu’ils n’ont par ailleurs, à ma connaissance pas de chat. C’est à ce moment-là qu’elle me demande :
— « Vous auriez un escabeau ? Je ne peux pas repartir chez moi en laissant ce chaton. »
La détermination dans ses yeux était claire. Je n’avais pas besoin d’en savoir plus. Je cours chez moi chercher un escabeau. La femme franchit la clôture avec une agilité que je n’attendais pas et, après quelques tentatives, parvient à attraper le chaton. Pendant tout ce temps, son petit garçon, qui ne devait pas avoir plus de 3 ans, regardait la scène avec des yeux grands ouverts, remplis d’émerveillement.
Je lui fais remarquer l’éclat dans les yeux de son fils. Elle sourit et me dit, presque en riant :
— « Oh, lui, il est un peu comme Brigitte Bardot. Il adore les animaux. »
À ce moment-là, j’ai réalisé quelque chose. Ce n’était pas juste une question d’attraper un chaton. C’était une leçon silencieuse, offerte à ce petit garçon, qui voyait l'exemple d'une main tendue, d'un acte de bienveillance. Une petite graine de compassion plantée dans son cœur.
Hier soir, à la fin de la journée, je faisais une nouvelle promenade avec ma chienne le long du canal. J’aime la lumière et le calme des fins de journées. Mais cette tranquillité a été brisée par deux femmes arrêtées au bord de l’eau, regardant quelque chose au sol.
Je m’approche, et là, j’aperçois un homme allongé dans l’herbe, face contre terre. Son corps ne bougeait pas. Une scène qui aurait pu inquiéter n’importe qui.
Je l’appelle :
— « Monsieur, Monsieur, vous m’entendez ? »
Aucune réponse, mais je vois qu’il respire. Ouf.
Un homme plus âgé passe à côté avec son chien. Il jette un coup d’œil, observe la scène une seconde, et lâche, presque indifférent :
— « Ça doit être un SDF. Il y en a de plus en plus dans le coin. »
Puis il continue sa route, sans un regard en arrière.
Les deux femmes et moi nous regardons. Un sentiment d’impuissance monte, mais en même temps, on sait qu’on ne peut pas rester là à ne rien faire. Nous décidons d’appeler les pompiers. Pendant que nous attendons leur arrivée, l’homme tente de se relever, vacille et tombe dans le canal. Le cœur battant, on le voit se débattre, essayant tant bien que mal de rejoindre l’autre rive. Il finit par s’accrocher à une branche d’arbre.
Les pompiers arrivent rapidement, accompagnés de la brigade fluviale et deux motards. Ils le récupèrent, le mettent en sécurité, et repartent. En l’espace de quelques minutes, tout était terminé. Une vie sauvée, presque sans bruit, sans drame apparent, juste des gens qui ont décidé de ne pas détourner le regard.
Plus tard ce même soir, je suis ressorti pour la dernière promenade de la journée. C’est alors que je croise à nouveau le vieil homme avec son petit chien.
Il me salue d’un « bonsoir » et fait demi-tour pour venir me parler.
— « Vous l’avez revu, l’homme couché dans l’herbe ? » me demande-t-il.
Je lui raconte ce qui s’est passé avec les pompiers, comment la situation s’est finalement résolue.
Il hoche la tête, écoute attentivement. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il n’avait pas oublié cet homme, malgré son apparente indifférence plus tôt.
Ces scènes du quotidien, aussi ordinaires qu’elles puissent paraître, m’ont laissé un goût particulier. Elles m’ont rappelé trois vérités simples mais profondes :
1️. Nous avons toujours le choix : détourner les yeux, rester dans nos jugements et nos peurs, ou affronter la réalité, même si elle nous dérange.
2️. Nos enfants nous observent. Ils apprennent de nos gestes, de nos décisions, de notre façon de réagir face à l’autre. Quel exemple voulons-nous leur donner ?
3️. À chaque fois que nous refusons d’agir, de tendre la main, il reste en nous un petit quelque chose. Une voix intérieure qui chuchote notre lâcheté.
Albert Camus disait dans L’été à Alger :
« L’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner. »
Je comprends maintenant ce qu’il voulait dire. Vivre, c’est accepter de faire face au monde tel qu’il est, imparfait, dérangeant, mais réel. Ne pas se résigner, c’est faire sa part, quelle que soit l’ampleur du geste.
Chaque jour, nous avons l’occasion d’être un humain dans la vie de quelqu’un d’autre.
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